L’accident

Ce bel accident, le Mont-Éléphant
Magnifique sculpture glaciaire
Belle rocade allongée
Relief unique à la fois bouleversé et musclé
Galbe heurté et violent des montagnes qui le bordent, etc.

Telles sont les quelques perles puisées dans le traité géographique rédigé par Camille Laverdière professeur au département de géographie de l’université de Montréal et de Albert Courtemanche ex-directeur du parc et de la station biologique de Mont-Tremblant.

Éblouis par la splendeur du décor, ce fut le langage utilisé pour décrire ce magnifique amphithéâtre qui entoure le lac Supérieur, là où tous les regards se mêlent au jeu de la pure et franche poésie du paysage.

Relief sculptural propre aux grandes glaciations, jadis façonné par deux langues de glace (Diable et Boulé ) (1) descendant du Nord et qui se sont entrecroisées accidentellement (Boulé ayant dévié de sa course). L’action conjuguée de ces deux puissants appareils se sont attaqués de front à notre Éléphant provoquant ce grand bouleversement qui réjouit tant l’œil du passant. Milieu fascinant qui retient le temps, le temps d’une âme en prestance, en percevoir la présence et vivre l’immatérielle beauté de la pensée.

Marie Victorin disait « Qu’on voit la nature avec les yeux qu’on a et qu’on vibre au paysage avec l’âme qu’on s’est faite » (2). Mûrir la réflexion et entendre ce cœur qui bat, le cœur de notre éléphant bien-aimé prêt à se révéler dans le récit qui suit.

Jeune éléphant avide de savoir et d’aventure, tourmenté par l’énigmatique disparition de ses lointains ancêtres les mammouths, décide de partir à la recherche de ses origines. Son histoire est une vraie épopée. Imaginez, quitter sa chaude prairie pour voyager en missionnaire comme un ours polaire dans ces vallées glaciaires marchant au devant d’un destin encore incertain, implorant les mânes des ancêtres d’en éclairer le chemin.

Poeme

Du glacial boréal au tropical austral en reconnaître le chenal, tel était son véritable dessein.

Solitaire dans ce grand Nord, errant, du Sud cherchant l’alignement, il fait la rencontre de nos deux glaciers géants (Diable et Boulé) avec lesquels il se lie d’amitié. Fort d’une aussi précieuse complicité, ils partent à la conquête du continent vers cette terre promise où poussent cactus et palmiers. Guidé par notre compère l’éléphant au flair rassurant, comme des béliers, ils descendent chacun de leur coté en creusant vaillamment leur vallée. Candide rivalité que ces deux forces opposées soumises à la fragile amitié d’un tiers qui ne saurait à la jalousie confrontée demeurer entière. Comme des boulets, haine et mépris suivent à la trace, tout devient prétexte à l’attaque et rien à la raison ne se rattache. Notre éléphant frappé de stupeur pensant de leur fureur en freiner l’ardeur se jette en travers de leur coulée et s’érige en barricade. En vain, les derniers espoirs d’une paix malmenée passent la palissade. La plaine assiégée se dispose : devenue l’arène de deux survoltés gladiateurs et l’amphithéâtre d’un éploré modérateur. L’inévitable à l’irréparable compose, s’engage alors un sanglant combat sans cause. L’affrontement fût si violent, qu’il marqua leur passage dans le temps. Voir tout autour ces parois rocheuses striées de griffures profondes et rugueuses vestige d’un raclage effréné de ces langues acérées, détachées de leur glacier, aveuglées par la folie de l’épée, s’attaquant même aux plus nobles de nos rochers : Tremblant, la Tuque, Vache Noire, Nixon et non le moindre ce bel accident qu’est le mont Éléphant. En sentinelles placées, ballotant à tout vent le drapeau blanc, sans coup férir a su résister aux assauts répétés de ces belligérants à la fin presque morts d’épuisement.

Dans l’arène nul vainqueur sous clameurs, ne planent que jérémiades et pleurs. Combattre de folle façon et n’en retirer que d’amères leçons. C’est alors que notre Éléphant entre en scène de ce galbe heurté et violent des montagnes qui le bordent il tentera d’y extirper la haine. Trempé de son invincible cuirasse de pachyderme lardée à répétition au plastron, il saura résister à l’espadon et leur faire entendre raison.

Sa prestance impose le respect, du champ de bataille en commande le retrait. Au paradoxe du choc des forces en cause, jaillit toute la beauté de ce relief unique à la fois bouleversé et musclé, du coup c’est la terre qu’il décide d’adopter, Et du haut de sa belle rocade allongée l’armistice tant souhaitée y sera signée. De là dans le repentir, chacun reprendra la voie qui lui est destinée non sans toutefois avant de repartir se faire pardonner. Creuser un lac à tout autre supérieur en beauté, en fût la peine imposée.

À la douceur d’une paix retrouvée, mûrir la séparation en rêvant d’un même horizon et se laisser couler au fil d’un courant réconciliant pour se fondre réuni dans un même lit d’une rivière porteuse de ce glorieux passé fier de ce grand labour envahi par cette luxuriante végétation qui fait de nos Laurentides cet Éden boréal, un peu sévère à la vie débordante, riche, fraîche et vigoureuse.

Voilà mes chers amis le pays dans lequel on vit.

Par André Bouchard

(1) Aujourd’hui, on sait que c’est plutôt une calotte glaciaire qui est responsable de l’accident du Mont-Éléphant

(2) Marie-Victorin considérait le passage des glaciers comme un grand labour aux sillons généreux pour cette vie grouillante et montante qui s’y accroche et s’y établit.